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Chaque jour, découvrez sur cette page la suite des aventures d'Erine Green.

 

CHAPITRE I

Six heures vingt-deux, un beau matin du mois de mai, le jour se lève sur la rue du quatre septembre. Huit minutes plus tard, un bruit sournois retentit dans une coquette chambre, au sixième étage d’un luxueux immeuble du deuxième arrondissement de Paris. Sortant péniblement d’un sommeil plus que profond, Erine Green, jeune galeriste de vingt-huit ans, s’éveille peu à peu, tout en tâtonnant sur sa table de chevet pour tenter d’éteindre l’alarme de son radio-réveil. A ses côtés, son époux Derek baille à s’en décrocher la mâchoire. Mariés depuis trois ans déjà, ces deux-là s’étaient rencontrés neuf ans auparavant à un bal de promo réunissant leur fac respective, et ne s’étaient plus jamais quittés. Après une bonne douche, Erine se dirigea en direction de la cuisine afin d’aller y préparer le petit-déjeuner. Pendant ce temps-là, Derek, devant le gigantesque miroir de la salle de bain, s’appliquait tant bien que mal à sculpter sa pseudo barbe de trois jours savamment travaillée, lui donnant un air à demi négligé. Une fois satisfait du résultat obtenu, celui-ci, happé par la bonne odeur de café chaud, rejoignit sa femme pour partager en sa compagnie de délicieux croissants juste sortis du four. Les yeux pleins de tendresse l’un pour l’autre, ils se regardaient sans se lasser et se rendaient mutuellement des sourires prouvant chaque jour un peu plus l’ampleur de leur complicité. Erine et Derek formaient un de ces couples modernes passionnés par leur métier et particulièrement soucieux de leur réussite professionnelle. Sans doute étaient-ils devenus carriéristes à cause de l’éloignement de leur famille respective. En effet, la famille d’Erine résidait dans le sud de la France, près d’Avignon, tandis que celle de Derek vivait outre-atlantique à Manhattan. Malgré l’éloignement, Erine s’efforçait de trouver du temps pour ses proches, mais regrettait néanmoins de ne pas pouvoir les voir plus souvent. Quant à Derek, on pourrait se demander comment il avait pu se retrouver aussi éloigné de ses origines. La distance qui le séparait des siens était trop importante, ce qui ne lui permettait pas de les visiter régulièrement. Tout cela lui pesait certains jours, mais cet homme avait pourtant fait le choix difficile, il y a dix ans, de quitter son pays natal afin d’aller étudier la biochimie en France. Désormais tourné vers l’exobiologie, il n’avait finalement pas le temps lui-même de s’interroger sur le fait de savoir s’il regrettait ou non cet éloignement familial, qu’il s’était volontairement imposé il y a plus d’une décennie. Perdus dans leurs pensées, ils furent soudain ramenés à la réalité par le miaulement rauque d’Elliot, leur chat de deux ans. Au fil du temps, cet animal avait acquis une grande place dans leur cœur, de par le fait que ses maîtres, n’arrivant pas à procréer, avaient répercuté leur quota d’amour parental sur lui. En effet, depuis leur union, le couple tentait, en vain, de concevoir un enfant plus que souhaité. Il n’y avait rien à faire, Erine était chaque mois un peu plus déçue de ne pas tomber enceinte, malgré de nombreux traitements hormonaux ainsi que plusieurs inséminations artificielles en vue d’une grossesse médicalement assistée. De faux espoirs en échecs, elle avait dû se soumettre à de multiples examens qui l’obligèrent à se rendre à l’évidence qui s’imposait à elle : Erine était bel et bien stérile. Lassée par tous ces essais infructueux, elle avait décidé de tirer un trait sur une éventuelle grossesse et de passer à autre chose, en positivant du fait que Derek souhaitait toutefois rester à ses côtés malgré cette douloureuse et non moins injuste réalité. Finalement, cette épreuve les avait soudés un peu plus encore et n’avait fait qu’accroître leur côté carriériste. Après l’avoir tendrement embrassé dans l’ascenseur qui les rapprochait du rez-de-chaussée, Erine souhaita une bonne journée à son époux, avant de se rendre d’un pas alerte à la station de métro de leur quartier, en direction de la galerie d’art contemporain qu’elle avait créée un an auparavant, dans le but de sensibiliser les parisiens aux œuvres abstraites qui avaient une valeur inestimable à ses yeux. Erine avait jadis étudié l’architecture, mais il faut bien dire que son intérêt pour l’art contemporain avait eu raison de son destin. En effet, une fois son diplôme d’archi en poche, elle avait tout abandonné pour vivre sa passion à fond et avait poursuivi ses études afin de valider une thèse qui allait lui permettre de réaliser son rêve d’ouvrir une galerie d’art à son nom en plein Paris. De son côté, Derek passait son temps à voyager entre Paris et les Emirats arabes où il s’adonnait assidûment à sa spécialité : l’exobiologie. Son emploi lui avait permis de mettre sa femme et lui-même à l’abri du besoin pour de longues années. Les recherches qu’il élaborait consciencieusement étaient très appréciées dans le milieu de la science et il n’était pas rare que l’on fasse appel à lui au bout du monde plusieurs fois dans l’année. Erine n’aimait pas ces périodes de séparation qui semblaient lui durer une éternité. Néanmoins, la jeune femme parvenait quelquefois à déléguer son travail à la galerie dans le but de se libérer afin de suivre son époux dans ses déplacements professionnels. Son désir d’enfant avait peu à peu laissé place à d’autres plaisirs simples comme celui de voyager dans le monde entier, ce qui lui permettait de découvrir de somptueux monuments historiques, continuant ainsi à flirter avec son métier de prédilection, l’architecture. Au fil de ses expéditions lointaines, Derek s’était rendu compte à quel point la nature souffrait du réchauffement climatique ou encore des gaz à effet de serre. La pollution constante avait pris le pas sur la planète qui s’asphyxiait à petit feu. Cela le rendait chaque jour un peu plus fou de rage. Il ne comprenait pas ce monde dans lequel il vivait. Un monde égoïste qui refusait d’admettre que l’être humain est en train de détruire l’environnement qui le fait vivre. C’est pour cette raison que depuis quelques années celui-ci s’était engagé dans cette lutte acharnée, en prenant de plus en plus position dans les débats écologiques. Sa notoriété dans le monde scientifique lui permit de se faire connaître plus rapidement que n’importe qui d’autre. Prenant de l’assurance dans ce combat qu’il menait de front et en lequel il croyait plus que tout, il se mit à faire la guerre aux grandes puissances mondiales en criant haut et fort à qui voulait l’entendre que le monde de demain se construit aujourd’hui. Au gré de ses contrats, il avait pris conscience que l’argent menait le monde et que les gens riches et puissants étaient les premiers à devoir être accusés de ce mal qui rongeait la planète. Le fonctionnement du système économique international l’avait tant dégoûté qu’il prit la décision de tout abandonner sur un coup de tête pour se consacrer entièrement à ce qu’il considérait comme sa destinée. Après s’être entretenu avec de nombreux spécialistes du domaine climatique, il avait découvert des choses que l’on cachait au commun des mortels mais qu’il faudrait néanmoins exposer afin qu’une prise de conscience et un engagement planétaire surgissent urgemment pour de ne pas mettre en péril le bien-être et la vie des générations futures. Lors des meetings écolos auxquels il participait, il répétait régulièrement, comme pour essayer de se convaincre intimement, qu’il ne regrettait en aucune façon de ne pas pouvoir être père, sachant à l’avance le sort destiné à son éventuel enfant. Malgré un certain pincement au cœur en entendant un tel discours, Erine comprenait son opinion sur le sujet et approuvait même à demi mot ce qu’il disait. Très croyante, elle allait même jusqu’à se dire quelquefois que la stérilité croissante rencontrée par les couples d’aujourd’hui était en quelque sorte une réponse du bon Dieu au mal que les humains infligeaient à la nature. Comme si celui-ci les interdisait de procréer afin de les punir de ce qu’ils faisaient subir au monde qui leur avait été légué. Et puis, quel serait l’intérêt de donner la vie si c’était pour exposer ces enfants à un avenir particulièrement incertain.

*

 

CHAPITRE II

De retour à Paris, Erine et Derek profitèrent de leur temps libre pour se retrouver l’instant d’un dîner en tendre tête à tête dans un prestigieux restaurant tout proche de la très célèbre place Vendôme. Erine prit quelques minutes pour expliquer à son époux à quel point elle était fière de lui et de son dévouement à la cause écologique. Elle lui parla ensuite de ses projets à la galerie et des prochaines expositions prévues, en s’attardant particulièrement sur la venue exceptionnelle d’une peintre encore méconnue mais très prometteuse. Certes, Erine adorait l’art, mais ce qui l’enthousiasmait le plus dans son métier, c’était de faire connaître de jeunes créatifs en leur donnant l’opportunité d’entrer dans le cercle très fermé des artistes contemporains.  Ils quittèrent leur table tard dans la soirée et rentrèrent tranquillement en profitant de la belle nuit étoilée qui s’offrait à eux, foulant les vieux trottoirs de la capitale encore empreinte à la chaleur de la journée passée. Le samedi suivant, Erine s’adonna à un de ses passe-temps favoris, en consacrant sa journée au jardinage. L’été arrivant à son terme, la terrasse avait grand besoin d’un peu d’entretien. Au petit matin, le couple se rendit donc dans une des pépinières de la région parisienne afin d’y faire quelques emplettes de saison. Ils regagnèrent ensuite leur domicile les bras chargés de plantes et autres accessoires de jardin. Hâtivement, Erine s’attacha à redonner vie à sa splendide terrasse à ciel ouvert offrant une irrésistible vue ouverte sur les toits de la capitale. Elle commença par rempoter quelques plantes dont les racines entremêlées avaient envahi leur contenant à outrance. Puis elle s’attela à tailler la lavande, dont les fleurs fanées qu’elle évinça d’un coup de sécateur avaient cessé d’émettre la moindre odeur depuis déjà plusieurs semaines. Elle installa ensuite une immense jarre près de la baie vitrée afin de pouvoir l’admirer depuis l’intérieur de l’appartement. Après avoir nettoyé la petite fontaine qui jouxtait la balustrade, elle s’immobilisa devant le grand olivier et s’appliqua à en démêler les jeunes branches emprisonnées dans le feuillage de l’oranger qui trônait à ses côtés depuis le début du printemps. Après un bon quart d’heure passé à se débattre avec ces deux-là, Erine se dirigea vers la façade nord de la terrasse. Admirant le magnifique mur de pierre qui lui faisait face, elle se mit soudain à fixer le vieux lierre accroché à celui-ci tel un parasite. Elle s’en approcha afin d’en soustraire certaines pousses ayant vraisemblablement tiré définitivement leur révérence. A cet instant, Derek apparut dans son dos et la regarda longuement avant de ne dire mot :
- Tu sais ce que je verrais bien à gauche ? Du lierre.
- Tu m’as fait peur, protesta la jeune femme en soupirant avant de poursuivre :
- Non, répondit-elle, encore effarouchée par la surprise.
- Un mur végétal ! lança fièrement l’exobiologiste.
- Ah oui, et en quoi consiste cette chose dont tu parles ? interrogea Erine.
- En fait, ce n’est pas bien compliqué. Il s’agit de créer une surface verticale plus ou moins éphémère entièrement constituée de plantes vertes.
- Ouais pourquoi pas, ça a l’air plutôt cool et comment faut-il procéder ?
- Il faut tout d’abord installer la structure initiale que l’on fixe au mur. Ensuite, tu ajoutes de la toile d’hivernage ou de l’intissé à l’intérieur du grillage dans lequel tu insères le substrat nécessaire à la croissance des plants. Enfin, il ne te reste plus qu’à bouturer tes semis ou bon te semble, arroser et attendre patiemment que le temps fasse le reste.
- J’adore cette idée, rétorqua Erine enjouée avant d’ajouter :
- Ta suggestion nous permettrait d’avoir de la verdure en abondance sur la terrasse sans être contraint par la moindre perte de place grâce la verticalité.
- Je passerai à la pépinière demain pour y acheter les éléments nécessaires à sa mise en œuvre, conclut le scientifique.

Sur ces mots, Erine tourna les talons et se dirigea vers la poubelle afin d’y déposer les feuilles mortes qui résidaient depuis déjà un petit moment au creux de ses frêles mains gantées. Elle nettoya ensuite les outils, s’avança vers la baie vitrée avant de déposer ses lourds sabots boueux sur le seuil extérieur. Elle regagna l’intérieur de l’habitation, se retourna pour fermer derrière elle, puis s’immobilisa un instant, le regard plein d’admiration face au travail qu’elle venait d’accomplir. Dès le surlendemain, Derek se replongea dans ses recherches tandis qu’Erine reprit le chemin de la galerie. Vraisemblablement heureuse d’aller travailler, la jeune femme arpenta la rue du quatre septembre, descendit en sens inverse de la circulation la rue Saint Anne, avant de remonter l’avenue de l’Opéra jusqu’à la station de métro baptisée Pyramides. Elle monta dans la rame en direction de la bibliothèque François Mitterrand et descendit à Châtelet. Comme tous les matins, Erine avait rendez-vous avec Anna, sa meilleure amie dans un café branché, rue de la verrerie. Après un bon quart d’heure à discuter potins  devant un expresso, Erine se rappela qu’elle avait convoqué  Pablo Soto,  artiste espagnol du XXIe  siècle très en vogue à Madrid. Elle souhaitait lui proposer de mettre à sa disposition la galerie dans le but de lui offrir la possibilité d’exposer son travail dans un quartier chic de Paris. En moins de cinq minutes, Erine avait salué son amie, quitté la terrasse du Café-in, payé l’addition et repris son chemin à pied en direction du point de rencontre. A deux pas de Beaubourg, entre la place Georges Pompidou et la rue Quincampoix, Erine s’engagea d’un pas alerte, rue de Venise, avant de s’immobiliser devant un immeuble ancien tout en farfouillant d’un air agacé dans le fond de son sac à main. Elle en sortit soudain un minuscule trousseau composé d’une seule et unique clé qu’elle dirigea d’un geste assuré vers la serrure d’une gigantesque porte en bois rustique visiblement rongée par les mites. Elle tourna vigoureusement la clé par deux fois tout en prenant soin de tenir fermement la poignée qui ne semblait pas faire le poids face à une porte de cette  envergure. Il était évident que le temps avait fait son ouvrage sur cette lourde herse et que si sa qualité de résistance lui avait permis de résister jusqu’à aujourd’hui, il n’en était pas de même pour le système de fermeture qui menaçait chaque jour un peu plus de tirer sa révérence. Elle se dit soudain qu’il était peut-être temps de penser à faire quelque chose avant qu’elle ne se retrouve un beau matin avec cette même serrure dans la main. Erine en causerait trois mots ce soir à Derek, car le bricolage était loin d’être sa tasse de thé. Finalement la porte accepta de s’ouvrir, laissant apparaître un petit loft sans prétention dont les murs vert anis étaient entièrement recouverts de toiles abstraites. Elle profita des quelques minutes qui lui restaient pour repositionner les tableaux ayant perdu leur symétrie avec l’angle des murs sur lesquels ils étaient suspendus. Elle se mit ensuite à réorganiser ses rendez-vous dans son agenda quand le bruit sourd de la sonnette la sortit brutalement de ses rêveries. Elle se dirigea vers l’entrée et ouvrit la porte.
- Bonjour, Monsieur Soto je présume, entrez, je vous en prie.
- Buenos dias,  Señorita Green, je vous remercie beaucoup de m’accueillir dans votre institution.

Une fois à l’intérieur, Erine essaya de mettre l’artiste espagnol à l’aise en lui offrant un thé, puis enchaîna en proposant à celui-ci la visite des lieux. Un moment après, le jeune peintre tendit son book à Erine en lui expliquant que son contenu était aléatoire et risquait de différer légèrement en cas de signature de contrat.
- Vous savez, les toiles, ça va ça vient, il ne faut pas… comment dit-on dans votre langue ? Heu…
- S’attacher ? proposa Erine hésitante.

- Oui c’est ça ! Mais ne vous inquiétez pas, mon style reste toujours le même. Et puis, vous choisirez quels tableaux vous souhaitez voir sur vos murs, c’est vous le chef, dit le peintre en souriant.

La galeriste fut agréablement surprise par ce qu’elle découvrit, les tableaux de Soto étaient encore plus intéressants que ce qu’elle en avait entendu dire. Sans réfléchir une minute de plus, sachant pourtant que la réputation de la galerie était remise en jeu à chaque nouvelle exposition, elle signa un contrat avec cet inconnu qui n’avait pas eu à argumenter beaucoup pour la convaincre de son talent. L’exposition débuterait dès le mois suivant et durerait jusqu’à Noël. Erine, ravie de cet engagement, misait beaucoup sur la vente d’un certain nombre de tableaux qu’elle trouvait elle-même particulièrement exceptionnels. Green touchait trente pour cent sur chaque toile vendue. Cela lui permettait non seulement de payer les charges fixes relatives à sa galerie, mais également de vivre plus qu’aisément de sa passion. Les derniers détails mis au point, Erine remercia son nouveau collaborateur pour le déplacement non négligeable qu’il avait effectué et le conseilla sur quelques bonnes adresses parisiennes à visiter avant de quitter la ville. Le jeune madrilène quitta ensuite la galerie, vraisemblablement ravi d’avoir conclu un arrangement professionnel qu’il jugeait primordial à l’avancement de sa carrière. Comme à son habitude, Erine déjeuna sur le pouce avant de se remettre au travail à la recherche de nouveaux talents. La tâche était la plupart du temps difficile car il fallait souvent orienter les recherches à l’étranger. L’aboutissement n’était pas toujours au rendez-vous et il faut dire qu’une rencontre telle que celle d’aujourd’hui était plutôt exceptionnelle. Certaines fois, Erine passait des mois avant de tomber sur un nouveau talent. D’ailleurs, après six heures passées sur le net à plancher vainement sur le sujet, elle abandonna son ordinateur, s’avouant vaincue pour aujourd’hui. De retour au domicile conjugal, Erine trouva la maison silencieuse. Seul Elliot, ravi par l’arrivée de cette présence féminine dans l’appartement, n’hésita pas à aller se frotter contre elle, tentant d’obtenir ainsi une once d’affection de la part de sa maîtresse. Après avoir prodigué quelques douces caresses à son chat, Erine se rendit dans le salon et, jetant négligemment son sac à main sur la table basse, fit tomber un vase mitoyen qui, en se renversant, laissa éclater un vacarme strident.

- Il y a quelqu’un ? cria Derek d’une pièce voisine.
- Oui, c’est moi Chéri, où es-tu ?
- Dans mon bureau, je termine et j’arrive !

 

Erine se dirigea en direction de la cuisine, ouvrit le réfrigérateur et saisit une bouteille d’eau minérale. Elle alla ensuite se vautrer dans le canapé du salon et alluma la télévision. Sur le grand écran plat suspendu contre le mur, des danseurs se trémoussaient sur de la techno plus qu’assourdissante. Erine, ne semblant pas convaincue par ce qu’elle voyait, resta perplexe. Le regard perdu dans le vague, elle réfléchissait sérieusement à ce qu’elle allait pouvoir cuisiner pour le dîner de ce soir. Soudain, le baiser que son époux lui glissa sur la nuque lui provoqua un frisson qui parcourut tout le long de son corps.

- Alors, longue journée à ce que je vois, murmura Erine à son mari.

- Il y a tant de choses à analyser et à considérer. L’état de la nature se dégrade tellement rapidement que j’ai l’impression que mon travail n’est qu’une goutte d’eau dans la mer.

- Mais c’est un peu le cas mon amour, répondit Erine. Elle poursuivit :
- Cependant, c’est grâce aux gouttes d’eau que la mer existe et c’est en convainquant le maximum de personnes que tu auras l’impression d’agir activement pour l’environnement. Tu ne pourras pas sauver la terre à toi tout seul, mais ton dévouement à cette cause aura son efficacité dans le temps, tu verras.

Sur ce, Derek prit sa femme dans ses bras et la serra tendrement contre son cœur comme pour la remercier de croire en lui et de l’encourager dans ses actions. Un moment après, Derek s’écria :

- Sushis ?

- Pourquoi pas, répondit Erine.
- Mais c’est toi qui descends les chercher au traiteur, poursuivit-elle malicieusement.
Derek quitta donc l’appartement pour aller chercher le dîner, tandis qu’Erine prépara amoureusement deux plateaux repas.

*

 

CHAPITRE III

 

Le lundi suivant, le couple se réveilla à l’aube, sorti du lit par un coup de téléphone. Erine mit quelques secondes à percevoir que le tintement venait du hall d’entrée et non de son radio réveil trônant sur le chevet qui jouxtait son lit. Elle bondit et traversa le couloir en courant avant d’aborder dangereusement le virage qui l’amenait à la source de la nuisance. Elle décrocha franchement et porta le combiné à son oreille tout en interpellant l’interlocuteur d’un « allo » plutôt désobligeant. . Personne ne lui répondit. Elle raccrocha en bougonnant dans ses dents un monologue incompréhensible. Les Green s’attablèrent ensuite devant un copieux petit-déjeuner sur la terrasse du magnifique appartement qu’ils occupaient depuis un bon bout de temps déjà. Jouissant d’une vue imprenable sur la Tour Eiffel, ils dégustèrent toasts et viennoiseries, tout en profitant des bienfaits du soleil levant. Derek, surbooké, quitta la résidence le premier. Après une bonne douche vivifiante, Erine se rendit dans le dressing afin de choisir sa tenue du jour. Comme tous les matins, elle resta une bonne demi-heure à errer devant la penderie. Hésitant longuement entre une petite robe d’été et un ensemble en taffetas orange qui lui donnait des airs de princesse arabe, la jeune femme opta finalement pour la seconde option.

Une fois habillée, elle alla se maquiller, lorsqu’elle laissa échapper un juron en apercevant, dans le miroir de la salle de bain, la pendulette à laquelle elle faisait dos.

- Merde ! Je suis en retard, s’écria-t-elle contrariée.

Elle se mit à courir dans tous les sens, cherchant désespérément à rassembler ses affaires avant de quitter son domicile. Elle se dirigea vers la porte d’entrée lorsque le téléphone se remit à sonner. Jurant à nouveau, elle se précipita vers celui-ci et ôta hâtivement le combiné.

- Allo ?

- Allo, reprit-elle nerveusement avant de se fâcher voyant le silence persister.

Exaspérée, elle raccrocha brutalement et quitta l’appartement à la hâte. Ce manque de courtoisie de la part de son pseudo interlocuteur avait suffi à l’énerver pour le restant de la journée. Certains pestaient contre les mauvais conducteurs ou les pickpockets, Erine, elle, détestait l’impolitesse et la vulgarité. Un téléphone ne sonne pas par la volonté du saint esprit, se disait-elle. Quelqu’un compose le numéro, alors pourquoi donc cette même personne refuse de converser lorsque l’on daigne répondre. Très sensible, Erine se rendait malade pour un rien. Elle savait que c’était un gros défaut, mais n’arrivait pas à relativiser pour autant dans ce genre de situation. Une fois à la galerie, la jeune femme tenta de se mettre au travail, mais ses pensées s’attardaient malencontreusement sur l’incident du matin. Elle se plongea dans ses listings mais rien n’eut raison de ses opinions négatives. Afin de se changer les idées, la jeune femme décida de se connecter à internet afin d’aller consulter ses e-mails. Elle découvrit avec surprise un message de sa grand-mère qu’elle adorait et dont elle prenait des nouvelles hebdomadairement. Erine était très proche de cette femme auprès de qui elle allait chercher du réconfort les mauvais jours et avec qui elle partageait tout. Lucie, affectueusement surnommée Lulu par sa petite fille, était une de ces personnes âgées curieuses de tout et absolument fascinées par la moindre nouveauté high-tech. Résolument hors de son temps, cette vieille femme vouait une véritable passion à tout ce qui avait trait aux nouvelles technologies. Adepte de la modernité, elle avait fait le choix de consacrer ses vieux jours à tester toutes les nouvelles bizarreries technologiques dès leur mise sur le marché. Un jour, le petit fils de sa voisine de palier, étudiant en informatique, lui avait fait découvrir le web via son pc portable relié au monde extérieur par wifi. Celle-ci, totalement subjuguée par un tel système, s’était rendue prestement au centre commercial le plus proche afin de se procurer un équipement similaire. Ayant eu affaire à un vendeur particulièrement doué, la sexagénaire avait eu droit à une démonstration de conversation virtuelle par messagerie instantanée, ce qui n’avait évidemment pas manqué d’attiser son intérêt pour le monde de la micro informatique. L’ayant convaincu qu’il était impossible de vivre au vingt et unième siècle sans un tel équipement, Lulu était repartie fauchée, mais ravie par l’acquisition d’une webcam lui ayant donné droit à un bon de réduction de trente pour cent à valoir sur l’achat d’un micro casque de la même marque. Guillerette, Lulu avait rejoint le parking, le chariot plein de paquets qu’elle s’empressa de déposer sur le siège passager de sa voiture sans permis. Pressée d’arriver à son domicile, celle-ci avait enfreint quelque peu le code de la route afin de ne perdre aucune minute du temps qui lui restait pour profiter de ses dernières trouvailles. De retour chez elle, elle avait déballé ses achats compulsifs tel un enfant le soir du réveillon de Noël et, suivant à la lettre les instruction du vendeur, celle-ci était parvenue à relier le tout en un temps record. Fière d’elle, elle avait ensuite envoyé un e-mail à Erine lui signalant son abonnement récent à un fournisseur d’accès. Chaque jour un peu plus étonnée par les exploits de sa grand-mère, la jeune galeriste lut le message qui lui était adressé, les yeux remplis d’admiration. La connaissant sur le bout des doigts, Erine savait pertinemment que Lulu ne quitterait pas son écran d’ordinateur avant d’avoir eu une réponse rédigée par sa petite fille. Souhaitant lui faire plaisir, la jeune femme y mit les formes en lui envoyant une e-card animée. A peine eut-elle validé son envoi qu’un second message arriva dans sa boite de réception. Dans celui-ci, Lulu indiquait à Erine qu’elle venait d’installer un logiciel de messagerie instantanée et qu’elle l’attendait sur le lien qui suivait afin de converser un moment avec elle. Erine s’exécuta et eut la surprise, à peine connectée sur le site, d’apercevoir le visage tout sourire de Lulu sur l’écran de son pc.

- Bonjour Mamie, rédigea-t-elle.

- Bonjour mon ange.

- Tu t’amuses bien à ce que je vois!

- Oui, enfin je débute seulement, je suis encore novice, pianota la vieille dame avant d’envoyer un smiley.

- Tu es douée on dirait, continua Erine.

- Oh non, pas pour le moment, mais je compte bien m’améliorer avec le temps, s’il m’est accordé...

- Arrête de dire sans arrêt cela, on vit vieux de nos jours, tu as encore du temps devant toi Mamie !

- On verra, en tout cas, comme tu le sais, mieux vaut profiter de chaque seconde que Dieu nous accorde, car on ne sait pas de quoi demain sera fait.

- Je sais, tu me le répètes assez ! Il ne faut avoir aucun regret…, bla bla, bla bla !

- Absolument, je donne l’impression de radoter quelquefois, je sais, mais c’est simplement pour que tu assimiles bien ce que je t’inculque depuis ta naissance.

- Allez, cesse de répéter que tu vas mourir et profite de la vie, tu le mérites bien, après tout...

- Et toi comment vas-tu ma petite fille ?

- Ça va pas mal. Je prépare actuellement une expo qui me tient beaucoup à cœur.

- Ah oui, celle dont tu m’as parlé la semaine dernière.

- Non, non pas celle-ci. L’exposition de Pablo Soto sera certes exceptionnelle et très appréciée du grand public, mais celle dont je suis en train de te parler n’a pas la même valeur dans mon cœur. Il s’agit en réalité d’un projet de longue date que je suis arrivée à concrétiser l’an dernier. Tu te souviens lorsque j’allais à l’hôpital voir les enfants malades?

- Oui très bien, pourquoi ? questionna Lulu.

- Et bien, le but de mes visites était de faire découvrir l’art contemporain aux jeunes patients. La dernière séance que j’attribuai à chacun d’eux était consacrée à la finalité du concept en leur permettant de peindre un tableau. Et toutes ces toiles vont maintenant être exposées dans l’enceinte de l’hôpital. J’ai hâte de voir ce que ça va donner.

- Oh mais c’est fantastique ! Tu as toujours eu d’excellentes initiatives. J’aurais tant aimé être sur Paris pour voir ça, tu sais.

- Ne t’inquiète pas, je vais prendre un milliard de photos que je mettrai en ligne sur le site de la galerie, et puis vu qu’à présent tu surfes à merveille sur le web, tu pourras apprécier le spectacle de chez toi.

- Ah oui, tu as raison ! Ah là là, la modernité, je ne m’y ferai décidément jamais, c’est formidable ! poursuivit Lulu exaltée avant d’ajouter:

- Bon je te laisse, j’ai à faire. J’ai remarqué un étonnant site de rencontres qui m’a l’air tout à fait sérieux. Je vais de ce pas y jeter un coup d’œil.

- Bon et bien, ne drague pas trop et fais quand même attention. Au revoir grand-mère! conclut Erine avant de se déconnecter.

Quelques instants plus tard, elle regarda sa montre qui indiquait déjà plus de onze heures trente. Une fois encore, sa chère grand-mère était parvenue à la sortir de sa fâcherie. Après le déjeuner, Erine dut passer au centre Georges Pompidou afin d’y rencontrer une collègue susceptible de lui présenter d’éventuels artistes. Une fois sur place, la jeune femme passa deux bonnes heures à feuilleter des books laissés là naïvement dans l’espoir d’une proposition d’exposition. Elle nota plusieurs noms, parcourut certaines biographies atypiques impliquant des créatifs dont les œuvres attirèrent plus ou moins son attention, avant de retourner à la galerie. En fin d’après-midi, Erine passa quelques coups de fil avant de reprendre le chemin de la station de métro. A peine de retour chez elle, sa colère matinale resurgit. Elle s’empressa alors de raconter sa mésaventure à son époux avant même de l’embrasser.

- Tu sais Chéri, j’en ai vraiment assez des appels anonymes, je pense qu’il va sérieusement falloir penser à changer de numéro de téléphone.

- Mais non, c’est rien, lui rétorqua-t-il.

- Comment ça, c’est rien ? Si, c’est agaçant, en tout cas, moi ça m’agace!

- Tu ne vas pas t’énerver pour ça Chérie, ça arrive! C’est certainement quelqu’un qui s’est trompé en composant un numéro et qui n’a pas osé parler. Ou bien peut-être que c’était simplement des enfants qui s’amusaient...

- Oui et bien ce n’est pas un jeu. Ces enfants, comme tu dis, n’ont-ils pas des parents qui sont censés les surveiller un minimum. C'est inadmissible! D’abord ça nous a réveillé et ensuite ça m’a mise en retard à mon travail, lança-t-elle à Derek qui la regardait du coin de l’œil.

- Oui enfin, c’est vrai que j’étais déjà en retard, mais bon ça m’a retardé encore plus.

- Tu sais, même si ça se trouve, c’est un problème de ligne, ajouta Derek pour la calmer.

Rassurant et attentionné, il lui fit rapidement oublier tout cela, en la serrant affectueusement contre lui. Tel un enfant rentrant de l’école un brin contrarié, elle se fit consoler avant de radicalement passer à autre chose. Après avoir savouré un thé à la menthe, Erine enfila ses baskets et sortit en direction du club de sport. Comme tous les lundis, la jeune femme se rendit à son cours de yoga afin de décompresser des tensions de la semaine. La salle était comble, à croire que le stress était en passe de devenir le mal du vingt et unième siècle. Deux heures auront suffi à la mettre à plat. Epuisée, mais revigorée, elle décida de prolonger sa présence au club en enchaînant sur une séance de hammam. Ce soir là, elle rentra tardivement, mais totalement détendue. Le matin suivant, Erine partit travailler au petit jour, car elle avait un important rendez-vous. Elle allait devoir rencontrer un représentant culturel très réputé à Paris, en vue de répertorier sa modeste galerie dans le prestigieux guide artistique national pour lequel il travaillait. Elle était à la fois anxieuse et particulièrement excitée. Tournant en rond dans le petit loft aux murs acidulés, elle s’approcha des toiles en les repositionnant nerveusement comme à son habitude. Elle s’aperçut d’ailleurs à ce moment précis que cet étrange rituel ressemblait fort à un trouble obsessionnel compulsif dont il fallait se débarrasser au plus vite. Elle s’efforça donc à abandonner ce geste machinal, en se concentrant sur autre chose. Elle s’attacha à griffonner quelques informations sur un calepin afin de ne pas omettre d’en faire part à l’homme qui allait faire son entrée d’un instant à l’autre. En utilisant ces arguments à bon escient, la jeune femme allait probablement parvenir à faire bonne impression face à lui. Durant l’absence de son épouse, Derek profita de la belle matinée qui s’offrait à lui pour aller faire un petit jogging dans les rues encore endormies de la capitale. Le calme ambiant qui l’entourait ces matins-là lui procurait un grand bien-être auquel il tenait considérablement et qu’il n’aurait abandonné pour rien au monde. Sur le chemin du retour, il sentit quelque chose vibrer dans le fond de sa poche. Il ralentit la course et plongea sa main en direction de la vibration. Il en fit apparaître un téléphone portable dernier cri. Sur l’écran de celui-ci une petite enveloppe clignotait lentement.Comprenant qu’un message venait de lui être envoyé, il s’arrêta tout en continuant de sautiller afin de ne pas perdre le rythme. S’épongeant le front d’une main, il utilisa la seconde pour accéder à la boite de réception de son portable. Tout en faisant du sur place, il fut interpellé par un étrange sms dont les trois quarts de la signification lui échappèrent littéralement. Sa stupeur fut telle que ses jambes stoppèrent leur exercice et s’immobilisèrent sans en avoir reçu l’ordre. Il mit un instant à comprendre le sens du message et le relut plusieurs fois comme pour vérifier ce qui était écrit: Veuillez cesser immédiatement vos actions ou vous serez éliminé de l’équation.

Derek, peu empreint à se laisser impressionner, ne prit pas la menace au sérieux et se dit qu’il y avait une erreur sur le destinataire du message. Il effaça celui-ci, glissa l’appareil dans la poche latérale de son short, puis poursuivit son parcours. Son esprit interpellé par cet événement surprenant, le fit même sourire lorsqu’il se demanda si cet avertissement n’était pas une plaisanterie provenant d’un de ses amis. Derek retourna chez lui afin de se rafraîchir un peu, puis rejoignit sa femme dans une pizzeria non loin de la galerie. Emballée par l’entrevue qu’elle avait eue avec le responsable du guide, Erine arriva enjouée et se jeta dans les bras de son époux. Sans même lui laisser le temps d’ouvrir la bouche, elle lui raconta sa matinée avec conviction, certaine d’avoir fait bonne impression devant cet homme blasé par son emploi quelque peu ennuyeux. Pour ne pas estomper la bonne humeur de sa compagne, Derek omit volontairement de l’informer du message reçu plus tôt dans la journée. Il aurait voulu le lui montrer afin de pouvoir plaisanter avec elle de cet étrange billet digne d’un film à suspens, mais la connaissant par cœur, il savait que cela l’aurait contrariée et préféra donc le lui cacher. Derek adorait le côté fragile d’Erine, il trouvait cela très féminin. Le fait d’être présent pour protéger sa bien-aimée du danger tel un prince charmant le comblait totalement. Malgré le regret de ne pouvoir se confier dans les moments de doutes, il n’aurait changé de femme pour rien au monde. Le couple partagea une pizza XXL devant un soda light, puis repartit main dans la main avant de se quitter après s’être embrassés fougueusement sur le seuil de la galerie. Ce soir là, Erine s’autorisa à quitter le travail plus tôt qu’à l’accoutumée et prit le métro qu’elle empruntait quotidiennement en direction de son domicile. Dans le hall de l’immeuble, elle se dirigea vers sa boite aux lettres afin d’en retirer son courrier. Comme tous les jours, une dizaine d’enveloppes s’y trouvaient emprisonnées sous un amoncellement de prospectus publicitaires, distribués malgré l’autocollant « pas de pub » apposé sur le devant de la boite par Derek. Celui-ci pensait lutter ainsi contre la déforestation abusive et la pollution entraînées par ce genre de correspondance. Elle prit ensuite l’ascenseur et appuya spontanément sur le bouton de l’étage désiré sans même regarder ce qu’elle faisait. Le mécanisme s’actionna et la machine se mit à s’élever. Les portes se rouvrirent et Erine put enfin sortir avant d’arpenter le long couloir sombre de son palier. Elle tâtonna le long du mur afin de trouver l’interrupteur lui permettant de reprendre sa lecture. Faisant défiler les enveloppes les unes derrière les autres en quête d’un pli provenant d’un expéditeur familier, elle tomba soudain sur une lettre qui attira son attention. Le courrier était adressé à Derek et malgré la mention « personnel et confidentiel », elle décacheta l’enveloppe et déplia le contenu. Soudain, elle laissa tomber tout ce qu’elle tenait, horrifiée par ce qu’elle venait de découvrir. Sur le papier, des lettres, provenant vraisemblablement d’un journal vulgairement déchiré, se succédaient formant au fil des lignes un message menaçant de mort son époux. Prise d’effroi, Erine laissa échapper un hurlement dans le couloir de la résidence. Alarmé en reconnaissant la voix de sa femme, Green sortit rapidement sur le palier. Il trouva Erine recroquevillée sur elle-même dans l’obscurité du long corridor.Se dirigeant dans sa direction, il la questionna sur son attitude, en vain. Larmoyant déraisonnablement, il lui était impossible de répondre aux questions que lui posait Derek. Tout en réconfortant son épouse qu’il remit sur pieds rapidement, celui-ci réintégra l’appartement et ferma la porte. Il empoigna ensuite l’avertissement qui lui était destiné et lança :

- Les salauds!

Se ressaisissant, Erine demanda :

- Mais qui ça ? ...

- Je l’ignore ! rétorqua-t-il.

- Comment ça tu l’ignores ? On ne reçoit pas ce genre de courrier par hasard ! Qui sont ces gens qui te menacent ? Tu vois, je savais que quelque chose d’étrange se passait ici. D’abord les coups de téléphone anonymes, maintenant ça, et demain ?

- Ecoute Chérie, je te jure que je ne sais pas qui fait cela, crois-moi !

- Ah oui, vraiment ? Et bien, je n’en crois pas un mot ! répliqua-t-elle.

Là dessus, elle tourna les talons et partit se réfugier dans sa chambre à coucher. Se sentant coupable de lui affliger un tel désagrément, Derek alla s’excuser :

- Erine, s’il te plait, ouvre. C’est vrai que j’étais au courant, mais je ne voulais pas t’inquiéter avec mes histoires. Cela ne te concerne pas mon amour, je suis seul responsable et je refuse de te mêler à tout ça, je ne veux pas risquer de te mettre en danger. Allez, je t’en prie, pardonne-moi !

Le visage plaqué contre la porte, l’exobiologiste essayait désespérément de justifier son silence à sa femme. Lorsqu’il cessait de parler, il parvenait même à entendre la douce respiration de celle-ci entrecoupée de courts sanglots irrépressibles. Malgré tous ses efforts, Erine refusa de le laisser entrer et Derek dut se résoudre à finir la nuit sur le canapé du salon.

*

 

CHAPITRE IV

 

Lorsque le réveil retentit, Erine ouvrit un œil avant de le refermer aussi sec. Ce matin-là, la jeune galeriste, perturbée par l’évènement de la veille, ne parvenait pas à faire surface. Elle avait eu énormément de mal à trouver le sommeil et une fois dans les bras de Morphée, celle-ci avait dû faire face à une foule de cauchemars tous plus détestables les uns que les autres. En pénétrant dans la cuisine, elle eut l’agréable surprise de trouver un gigantesque bouquet de roses rouges au centre de la table. Sur le sommet de la composition, un petit billet doux attendait patiemment que les jolis yeux de la belle daignent enfin y porter attention. Elle hésita un moment avant de s’approcher de la minuscule enveloppe. Elle mourait d’envie de lire ce qu’il y avait noté à l’intérieur, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que céder à la tentation était comme pardonner à moitié l’attitude de Derek. Fixant nerveusement du regard le fameux pli, elle ne parvint pas à résister plus d’une minute avant de saisir brutalement l’enveloppe. Elle se débattit un instant avec celle-ci, avant d’en extraire un carton mauve soigneusement calligraphié par la main adroite de son époux:

Ma déesse, Je suis un véritable idiot, tu le sais bien. Je fais irrémédiablement tout de travers. S’il te plaît, pardonne ma maladresse.Puisse ce petit-déjeuner te rendre ta bonne humeur. Derek

Tout en effleurant de sa main une des roses perlée d’une goutte d’eau telle une fleur des champs à la rosée du matin, Erine ne put s’empêcher de sourire. Devant elle demeuraient des tartines dorées surplombées de confiture dégoulinante ainsi qu’un thé aux fruits rouges dont la vapeur tourbillonnait encore au dessus de la tasse. Elle dévora le tout avec enthousiasme avant de se préparer à aller travailler. Erine profita de son trajet en métro pour répondre à Derek en lui envoyant un bref texto de son téléphone portable : Tu es pardonné, mais tu ne t’en tireras pas à si bon compte. je veux une explication claire, ce soir à mon retour. PS : Tu sais y faire, séducteur.

En début d’après-midi, Erine eut beaucoup de peine à ne pas se laisser aller à une petite sieste sur la méridienne qui trônait au centre de la galerie. Le manque de sommeil de la nuit passée commençait sérieusement à se faire sentir. Ce jour là, la jeune femme eut deux raisons aussi valables l’une que l’autre de souhaiter rentrer plus tôt qu’à l’accoutumée à son domicile. Plus l’heure fatidique approchait, plus Erine se demandait, non sans inquiétude, ce pour quoi elle préférait rentrer. Allait-elle se précipiter dans son lit afin de combler son capital repos ou aurait-elle le courage et la volonté de lutter afin d’entendre l’argumentaire de son époux. Après tout, c’était bien elle qui avait les cartes en mains et, fautif, Derek pouvait bien attendre quelques heures supplémentaires avant de déballer son discours qu’il avait volontairement négligé d’émettre jadis, lorsque cela aurait été honnête et nécessaire de le faire. Elle décida donc d’opter pour la première solution et s’empressa de rejoindre son lit aussitôt le seuil de l’appartement franchi. Cela ne tombait finalement pas si mal puisque le lendemain étant le début du week-end, ni elle ni Derek n’iraient travailler, ce qui leur laisserait largement le temps nécessaire à une longue discussion comme l’envisageait la jeune femme, encore bien agacée par tout cela. A son réveil, Erine surprit son mari en train de la regarder d’un air béat et ne put s’empêcher de lui demander ce qu’il faisait. Il répondit :

- Je te regardais dormir. Pourquoi ? Cela te pose un problème ?

- Non c’est pas ça, lui dit-elle, ce qu’il y a, c’est que je trouve ça très bizarre, c’est tout !

- Il n’y a rien de bizarre là dedans, tu es belle, alors j’en fais profiter mes yeux. Une agréable vision dès le réveil ne peut pas faire de mal, bien au contraire ! rétorqua-t-il pour sa défense.

-

Bref ! fit-elle en secouant la tête.

- Ne cherchons pas plus loin, j’ai épousé un extra-terrestre et puis n’essaye pas de contourner la situation afin d’éviter le sujet à propos de ce que tu sais.

Il la regarda d’un air taquin, s’apercevant qu’il venait de se faire prendre à son propre jeu. Elle le connaissait par cœur et il fallait bien qu’il parvienne à l’admettre un jour. Il dut donc se résoudre à lui fournir une explication tangible sur le sujet de discorde qui les avait échaudés quelques jours auparavant. Il lui expliqua que ces menaces avaient fait leur apparition il y a quelques semaines déjà, mais qu’il n’y avait pas porté attention, pensant que c’était un canular. Avant cette fameuse lettre, aucun avertissement n’avait valu la peine de s’inquiéter outre mesure. Lorsqu’elle le questionna sur la raison possible de ces menaces, il répondit qu’il ne voyait pas réellement ce qu’on lui voulait. C’est vrai que ses recherches et son acharnement pouvaient gêner certains politiciens ou hauts fonctionnaires d’état, mais pas au point de devoir être assassiné. Ses découvertes étant restées confidentielles, il ne comprenait pas d’où venaient ces avertissements. Erine lança :

- Tu dois bien être au courant de quelque chose de suffisamment spécial qui serait susceptible de donner envie à quelqu’un d’impliquer de te tuer.

- Pas du tout, rétorqua-t-il, je suis pacifiste et mes recherches n’ont aucun but lucratif et sont là pour montrer aux gens qu’il est urgent d’agir en faveur de notre planète.

- Je le sais bien Derek, c’est inutile de t’énerver. Ce que je sous-entends, c’est que tu dois aller à l’encontre des projets d’une personne qui de ce fait, t’en veut assez pour oser te menacer de la sorte.

- Ils se fatiguent pour rien, je ne suis pas du style à me laisser manipuler et ces gens vont l’apprendre à leurs dépends.

- Derek ! lança Erine en haussant le ton.

- Tu plaisantes? Il faut que tu mettes ton orgueil de côté et que tu prennes ces intimidations au sérieux enfin!

Tel un enfant venant de se faire disputer, Derek partit dans son bureau en claquant la porte derrière lui. Malgré l’épaisseur des murs, on pouvait l’entendre grommeler une quantité d’injures entre ses dents. Erine entra à son tour dans la pièce et le somma de se taire. Elle lui dit qu’il était inconscient et irresponsable en continuant sans prêter attention à tout ça.

Il répondit :

- Je ne peux pas, je suis navré, mes recherches sont sur le point d’aboutir et il serait idiot de tout abandonner maintenant...

Il répondit : - Je ne peux pas, je suis navré, mes recherches sont sur le point d’aboutir et il serait idiot de tout abandonner maintenant. Tu comprends ?

- Non, je ne te comprends pas, tu es prêt à mettre ta propre vie en danger pour un projet utopique qui n’aboutira peut-être jamais. Qu’as-tu découvert de si important pour poursuivre ta quête malgré l’ultimatum que l’on t’impose ?

- Je ne peux pas te le dire, je suis désolé ma chérie, mais ta vie est trop précieuse à mes yeux pour te dévoiler une information qui la mettrait en sursis.

- Comment ça, en sursis, qu’est-ce que tu sais Derek ? Dis-le moi je t’en prie !

Il poursuivit :

- Arrête avec toutes tes questions, tu me fatigues. Je ne te dirai rien de toute façon. Ça n’a rien à voir avec toi, c’est professionnel et confidentiel, mais ne t’inquiète pas pour moi, je vais bien, tout va aller très bien, je te le jure. J’ai un plan, ne t’en fais pas. Tout sera très bientôt terminé, mes voyages, mes recherches. Ce que j’ai découvert va changer le monde et tu seras fière de moi, tu verras !

Erine ne comprit pas tout de suite ce qu’il était en train de se passer. Son époux, qu’elle connaissait sur le bout des doigts, était tout à coup devenu une sorte d’agent secret sur le point de changer la face du monde. Elle s’assit un instant près de la fenêtre pour tenter de se ressaisir. Derek, revenu à la case départ au niveau crédibilité auprès de son épouse, tenta à nouveau de la rassurer. Il pointa du doigt une pile de dossiers sur le bureau jouxtant la fenêtre et jeta :

- Ecoute, il y a ici devant toi trois années de recherches pour lesquelles j’ai sacrifié des centaines d’heures de mon temps afin d’espérer un jour changer la donne. Je sais que tu t’inquiètes pour moi, pour nous, mais dis-toi bien une chose, c’est que si j’abandonne tout maintenant, tu devras te soucier de quelque chose de bien plus inquiétant, crois-moi sur parole. Si je n’agis pas aujourd’hui, demain il sera trop tard et pas seulement pour toi et moi !

Sur ces mots, l’exobiologiste attrapa sa femme par la main et la serra très fort contre lui comme pour essayer de la convaincre de croire en lui. Luttant pour ne pas pleurer, Erine se rendit compte à cet instant que personne ne pourrait empêcher son époux d’aller jusqu’au bout de ses convictions et qu’elle allait devoir se résoudre à lui faire confiance tout en priant pour qu’il ne lui arrive rien.

*

CHAPITRE V

Le lundi suivant, Erine se leva et se rendit dans le dressing où elle aperçut Derek en train de vérifier ses bagages.

- Encore ! Eh bien, tu ne risques pas d’oublier quoi que ce soit depuis que tu revois le contenu de tes valises. Ce voyage te stresse ou bien est-ce l’apparition de troubles obsessionnels compulsifs ? plaisanta-t-elle d’un ton sarcastique.

- Tu dois savoir exactement ce que contient ce sac là car ça doit faire vingt- trois fois que tu l’ouvres ! C’est nul, je ne peux même pas te faire la surprise de glisser un petit mot à l’intérieur, puisqu’il est certain que tu tomberais dessus avant ton départ de toute façon !

- Oh ça va, répondit-il vexé, je ne veux rien laisser au hasard, ce voyage est capital pour le projet. Je dois rencontrer pour la première fois mon interlocuteur principal avec qui je travaille depuis des mois afin qu’il me remette les échantillons des analyses effectuées l’an dernier. C’est pour moi l’aboutissement d’une mission, et donc oui ça me stresse un peu, je dois bien l’admettre.

- Tu rentres quand, questionna-t-elle ?

- Le deux du mois prochain. Je sais, c’est long et ça va te paraître durer une éternité, mais après les déplacements s’espaceront, je te le promets.C’est la dernière véritable intervention de ma part, la plus importante.

- Tu m’enverras ton itinéraire, n’oublie pas !

- Oui ne t’inquiète pas, je te le faxe dès mon arrivée. Si tu veux te situer un minimum sur mon circuit, c’est simple. En principe, de demain à jeudi prochain, je suis au Botswana pour le meeting. Ensuite, je m’envole pour Seattle afin de rencontrer mon contact et enfin je vais à Washington remettre les résultats d’analyses en espérant qu’ils seront pris au sérieux.

- Waouh, tu vas côtoyer des gens très influents, je suis très impressionnée mon amour ! s’exclama t-elle enjouée.

Le coup de klaxon du taxi stationné en bas de chez eux les sortit de leur discussion en les ramenant brutalement à la réalité. Après avoir descendu, non sans peine, les cinq sacs de voyage pleins à craquer sur le trottoir, ils s’engouffrèrent à l’arrière de la berline, pendant que le chauffeur tentait laborieusement de fermer le coffre de son véhicule.

- A Roissy, s’il vous plait, lança Derek au conducteur.

La voiture les déposa à destination en moins d’une demi-heure. Il faut dire que la circulation était fluide à cette heure de la journée. Le visage d’Erine commençait déjà à se crisper. S’efforçant de ne pas pleurer, elle paya la course au taxi en lui signifiant de bien vouloir patienter jusqu’à son retour.

- Il n’y en a que pour quelques minutes, lui dit-elle, pendant que celui-ci se contorsionnait malgré lui afin de tenter d’extraire les bagages de l’habitacle.

Quelques minutes plus tard, le couple s’éloigna du parking et pénétra dans le gigantesque aéroport parisien afin de se rendre au hall d’enregistrement. Là, Derek et Erine durent bien se rendre à l’évidence, car il était temps de se dire au revoir. Embrassant tendrement son épouse sur le front, l’exobiologiste lui promit de l’appeler dès son arrivée sur le sol africain. Submergée par les larmes, Erine lança ironiquement:

- Si par hasard, tu passes par la Nasa, demande-leur s’ils pourraient éventuellement mettre gracieusement à ta disposition une fusée avec chauffeur afin d’amener ta charmante épouse en seconde lune de miel sur Jupiter ou Vénus.

Tout en souriant, Derek la serra une dernière fois dans ses bras avant de s’éloigner en direction d’une hôtesse de l’air à qui il tendit son billet d’avion. Il fit un ultime signe de la main à sa belle avant de disparaître derrière une porte qui allait le conduire tout droit dans le couloir d’embarquement. Après avoir essuyé sommairement ses joues avec un mouchoir en papier, Erine se dirigea vers une grande baie vitrée d’où elle put, un instant plus tard, voir s’élever l’avion dans lequel se trouvait son conjoint. Elle redescendit ensuite jusqu’au taxi qui l’attendait comme convenu à l’endroit précis où il se trouvait une heure auparavant. Le chauffeur aurait voulu lui signaler son mécontentement pour l’attente prolongée, mais il se ravisa, face à la détresse que dégageait le visage de sa cliente. Le véhicule déposa la jeune galeriste en bas de la résidence devant laquelle il l’avait trouvé lors de la première course, puis s’éloigna progressivement en bifurquant dans une ruelle adjacente. Erine n’emprunta pas l’ascenseur, préférant monter les étages à pied, comme pour évacuer la tristesse accumulée en occupant son esprit ailleurs qu’entre quatre murs contenant un espace suffisamment restreint pour se sentir complètement anéantie psychologiquement. Essoufflée par sa courageuse ascension, elle traversa nonchalamment le couloir du dernier étage avant de s’enfermer à double tour dans son appartement, soudainement trop spacieux pour elle. Ne parvenant pas à trouver une occupation capable de la sortir de ses idées noires, elle prit place sur le sofa avant de s’endormir précipitamment comme pour, inconsciemment, mettre un voile sur cette horrible journée d’adieu. La nuit tomba quelques heures plus tard, laissant place à un beau ciel étoilé.

*

CHAPITRE VI

Le matin suivant, Erine fut tirée de son sommeil par la sonnerie de son téléphone. Au bout du fil, Derek souhaitait la rassurer au plus vite avant que celle-ci ne commence à s’inquiéter : - Erine, Chérie, c’est moi, je suis arrivé à Gaborone il y a quelques minutes déjà, mais je n’arrivais pas à t’avoir, mon portable passe mal ici. Je me suis dit que j’allais t’appeler tout de suite pour te rassurer, je te réveille ?

- Oui, mais c’est pas grave, je préfère avoir de tes nouvelles de cette façon, plutôt que de me réveiller de moi-même en me demandant pourquoi tu n’as toujours pas appelé. Ça va, comment te sens-tu, tu n’es pas trop fatigué ? demanda-t-elle.

- Et bien, je dirais que je me sens comme après huit mille cinq cents kilomètres de vol, un peu courbaturé et très éreinté. Bon écoute Chérie, je vais te laisser car je suis en retard et il faut encore que je passe au distributeur chercher des pulas, car j’ignore si l’euro est accepté. Je t’embrasse très fort, et je te rappellerai dès que possible. Passe une bonne journée.

- Toi aussi, passe une bonne journée Chéri, je t’aime, lui répondit-elle avant de raccrocher le cœur serré.

Ce jour là, la jeune femme, n’ayant pas l’esprit à travailler, décida de fermer la galerie avant de se ruer dans les grands magasins parisiens dans le but de se vider la tête en dévalisant les boutiques de luxe de la capitale. Cette technique très féminine qui, ayant fait ses preuves depuis de nombreuses décennies et ne devant plus être contestée par qui que ce soit, était une fois de plus parvenue à ses fins, puisqu’en fin d’après-midi, Erine était épuisée mais totalement de bonne humeur. Ravie d’avoir trouvé un petit top en soie sauvage ainsi que de magnifiques bottes italiennes en cuir d’une exceptionnelle qualité, celle-ci retrouva le chemin de son domicile, affublée d’un sourire narquois dont elle ne parvenait pas à se défaire. Le lendemain matin, la jeune femme fut extirpée de son sommeil par les miaulements de son chat. N’ayant toujours pas eu de nouvelles de son époux, elle commençait réellement à être fâchée après lui, qui aurait pu tout de même trouver un court moment pour lui téléphoner. Allongée dans son lit, elle marmonnait dans son coin, tout en caressant Elliot d’un air agacé, lorsqu’on sonna à la porte. Erine enfila un peignoir avant de se diriger vers le hall d’entrée.

- Qui est-ce, lança-t-elle ?

- C’est la police, Madame, ouvrez je vous prie.

Tout à coup, le visage d’Erine se crispa lorsqu’elle se remémora la fin de matinée de la veille.

Oui c’est vrai que ces bottes n’étaient pas vraiment en soldes et qu’elle avait échangé les boites afin de les payer moins chères, mais de là à lui envoyer les flics, c’était un peu excessif ! Prenant son sourire des meilleurs jours, Erine souffla un bon coup puis ouvrit la porte qui la séparait des autorités, tout en se disant qu’il allait falloir argumenter grave pour se sortir de cette galère.

- Mme Green ? demanda l’un des hommes.

- Oui répondit-elle langoureusement.

- Bonjour, excusez-moi de vous déranger à une heure si matinale. Je suis le capitaine Imbruglia, puis-je vous parler un instant ?

Elle songea soudain: Pourquoi s’excuse-t-il de me déranger, je suis coupable. Finalement, ça se présente pas si mal, enfin il a quand même l’air pas content du tout, qu’est ce qu’il me veut celui-là, il est quand même pas venu me vendre un calendrier ?

L’homme la sortit de ses pensées en l’interpellant :

- Pouvons-nous entrer un moment ?

- Bien sûr, je vous en prie, répliqua-t-elle.

Le capitaine, suivi de deux autres hommes et d’une femme, entra dans l’appartement encore endormi. Erine leur proposa une collation tout en les invitant à s’asseoir. Ils prirent place autour de la table du salon tout en restant silencieux. Dans la cuisine, Erine réfléchissait à toute allure : Oh là là, qu’est-ce qu’ils vont faire de moi ? Mon Dieu, je vais aller en prison et Derek n’est même pas là pour m’aider, il faut que j’appelle ma mère ou alors je leur dis que je vais aux toilettes et je m’enfuis, non, non, non, c’est stupide ça. Je vais plutôt leur dire que je ne savais pas que ce n’était pas la bonne boite, oui mais s’il y avait une caméra qui m’a vu intervertir les emballages. Elle stoppa net sa réflexion et lança :

- Thé ou café ? J’ai des biscuits si vous voulez.

- Mme Green, pourriez-vous cesser votre agitation et venir vous asseoir s’il vous plait, nous devons vous parler, c’est déjà assez difficile comme ça.

- Oui, oui, bien sûr j’arrive, je prends juste les tasses, répliqua la jeune femme tout en lui coupant la parole...

 

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